Par ordre chronologique :

De la sympathie magnétique à l’hypnose freudienne

Il y a près de cinq siècles déjà, en 1529, Paraclese, médecin alchimiste, expose une théorie appelée “système de la sympathie magnétique”. Selon lui, chaque individu possède son magne, son fluide émané des astres. Le “magne” des personnes saines attire celui des personnes malades et est susceptible d’agir sur leur constitutions.

Première notion de fluide

La formule “Sympathie magnétique” est très actuelle. Elle contient toutes les connaissances actuelles sur la relation médecin-malade, faite de confiance et de guidage. Le soignant, détenteur du savoir médical, peut soulager la personne malade au travers de son “magne”. Cette attirance réciproque est le rapprochement qui s’effectue entre deux êtres pour tenter de résoudre un problème de santé.

L’idée que le corps humain est habité par un courant invisible, le fluide, suggère qu’il existe un élément échappant au contrôle de la volonté, un tout début de prescience de phénomènes inconscients.

Deux siècles et demi plus tard, les théories de Paracles seront reprises par Fran-Anton Mesmer. Ce médecin allemand, né en 1734, formé à Vienne, adepte de la philosophie des Lumières, a inventé l’expression “Magnétisme animal” pour caractériser l’énergie vitale qui circule dans le corps humain. Selon lui, l’homme possède des propriétés analogues à celles de l’aimant. Sa vision dynamique du corps humain est vraiment révolutionnaire. Il le décrit en constantes relations avec les objets et avec les autres humains, traversé par un fluide qui fait le lien.

De l’aimant au regard

Dans son ouvrage “Message sur la cure magnétique (1775)”, Mesmer affirme: “La nature offre dans le magnétisme un moyen universel de guérir et de préserver les hommes”. Il prétendait ainsi posséder le moyen de combattre toutes les maladies. C’est à Paris, en 1778, que ses méthodes connurent le succès. l utilisait un baquet rempli d’objets métalliques magnétisés. Les participants, en rangs serrés, tenaient chacun une tige de fer plongeant dans ce baquet, Des musiciens dissimulés derrière des rideaux diffusaient une musique apaisante. Mesmer provoquait des crises nerveuses uniquement par le regard, ou par des passes ou des attouchements sur des zones sensibles du corps.

Il introduisit ainsi plusieurs concepts nouveaux :

  • l’effet thérapeutique peut se produire en public : c’était en Europe les premières séances de thérapies de groupe.
  • un rituel et une certaine mise en scène conditionnent et participent à l’action thérapeutique.

La présence d’autres personnes symbolise la société avec laquelle nous sommes en liens. Les sens sont saturés par une accumulation de perceptions troublantes : musique de chambre, attouchements corporels par l’intermédiaire d’une baguette, érotisation sensuelle de l’ambiance, attente de réactions émotionnelles intenses, émulation dans le groupe.

  • Un humain peut en influencer d’autres pour agir sur des processus physiologiques et permettre des actions thérapeutiques.
  • Soigner, c’est remettre en mouvement un corps dans sa totalité. Ce mouvement est une cérémonie qui varie suivant les peuples et leurs cultures.

Pourtant, le roi Louis XVI nomma une enquête qui condamna de telles pratiques. “Seule l’imagination est en cause”. Les condamnations officielles, les bouleversements de la période révolutionnaire, puis les guerres de l’Empire eurent raison du magnétisme animal et des cercles mesmériens.

Une certaine réhabilitation eut lieu grâce à Deslon, en 1780, qui rédigea un autre rapport qui fut cette fois favorable.

“Si Monsieur Mesmer n’avait d’autre secret que celui de faire agir l’imagination efficacement pour la santé, n’en aurait-il pas toujours un bien merveilleux? Car si la médecine d’imagination était la meilleure, pourquoi ne ferions-nous pas de la médecine d’imagination ?”

Avant de quitter la France, Mesmer avait fait un émule en la personne du marquis de Puységur. Ce général découvrit le pouvoir de la parole sur un sujet magnétisé qu’il faisait agir, danser, rire et parler par de simples ordres, le tout dans un état qu’il qualifiait de somnambulique. Il attribua ce pouvoir à un fluide, “Principe vital, foyer d’électricité”. Il se se détacha pas de la théorie du magnétisme animal et mit l’accent sur ce que nous nommons aujourd’hui la suggestibilité. Les sujets magnétisés suivent certaines consignes grâce à la réduction de leur sens critique.

La suggestion remplace le fluide

En 1819, l’Abbé Faria allait bouleverser les théories qui avaient cours jusque-là. Il déclara que le fluide magnétique n’existait pas. Faria utilisait la suggestion directe pour mettre en valeur le pouvoir de l’imagination. Le premier, il montra que le sommeil provoqué n’est qu’un demi-sommeil sans amnésie, il l’appela sommeil lucide.

La guerre reprit de plus belle entre les partisans de l’existence d’un fluide : les fluidistes et à l’opposé, les non-fluidistes. Aujourd’hui encore cette terminologie est d’actualité ; bon nombre de pratiques médicales parlent de circulation d’énergie, de centre énergétiques et de foyers vitaux.

Une des définitions actuelles de l’hypnose repose sur la reconnaissance de ces liens existants entre un individu et son espace comprenant ses proches, ses objets, ses croyances, tout ce à quoi il est lié. Ces liens sont clairement discernables, même s’il n’existe pas encore de machine pour mesurer ce fluide. Toute personne vit et se définit par l’existence de ces liens, objectifs établis entre elle et son monde.

L’espoir d’une guérison procède par : amener une personne à la connaissance précise de ses liens, y compris ses croyances gravées dans son corps, puis à proposer quelques modifications de ces liens ou, comme dirait Faria, du fluide unissant les êtres entre eux ou aux éléments qui composent son “territoire”.

Reconnaissance officielle

En 1831, les Académies de Sciences et de Médecine demandent au Professeur Husson, médecin-chef à l’Hôtel-Dieu, d’examiner à nouveau le magnétisme animal. Le rapport est cette fois-ci favorable et recommande même d’inclure le magnétisme dans le cadre des connaissances médicales et “d’en réserver l’usage aux seuls médecins, comme cela se pratique dans les paix du Nord”.

Naissance de l’hypnotisme

Un chirurgien anglais, James Braid, devait reprendre et améliorer les théories de Faria. En 1841, il nie la présence d’un fluide et affirme que la parole, le regard, les gestes sont les seuls à pouvoir transmettre la volonté du magnétiseur à son sujet. Il propose le terme “Hypnotism” et donne à cette méthode des bases qu’il veut scientifiques. Pour Braid, un individu peut même s’hypnotiser seul en fixant un objet brillant.

De Paracles à Braid, en trois siècles, le pouvoir est passé du magnétiseur au magnétisé. Jusqu’à Puységur, le magnétiseur était le seul maître du jeu, il possédait le fluide curatif. Faria, lui, attribue le pouvoir à l’hypnotisé qui contient dans son cerveau la cause du sommeil lucide. Braid va encore plus loin, puisqu’il affirme qu’une personne peut s’hypnotiser seule, hors de la présence même de l’hypnotiseur. Nous verrons plus tard comment le rapport tendra à s’équilibrer entre les deux protagonistes : médecin-patient.

L’initiative de Braid de débaptiser le magnétisme animal est regrettable. Le terme “hypnotisme” évoque le sommeil alors que le but de l’hypnose est de réveiller ou d’ouvrir la perception au maximum. Ce malentendu, installé depuis plus d’un siècle, ne cesse de nuire à l’hypnose qui est comprise comme une thérapie qui endort d’un sommeil réparateur, qui efface les mauvais souvenirs et gomme les comportements anormaux. L’originalité de l’hypnose est de changer de cadre en élargissant la perception. Cet effet permet de dissoudre un élément obsessionnel récurrent dans l’immensité du champ perceptif.

Une séance d’hypnose n’enlève rien, elle ajoute. Elle ouvre la perception, ce qui fait apparaitre à une personne des possibilités variées pour résoudre son problème.

Le pouvoir du verbe

Le braidisme prend une vigueur nouvelle en 1866, grâce au docteur Liébault. Ce médecin généraliste de la banlieue de Nancy a fondé sa thérapie sur la suggestion verbale.

“Il endort par la parole, il met dans le cerveau l’image psychique du sommeil, il cherche à y mettre l’image psychique de la guérison” dira Bernheim, médecin-chef, à son propos. Liébault perfectionne la méthode de Faria. Il débarrasse l’hypnose de ses artifices et privilégie la suggestion.

Charcot et l’hystérie

Jean-Martin Charcot, médecin à la Salpétrière, s’intéresse principalement à l’hystérie. Il pense que le sommeil hypnotique est une névrose qui ne se développe que chez les sujets hystériques. Cette névrose comprendrait trois états : léthargie, catalepsie et somnambulisme formant ensemble le grand hypnotisme.

Un des mérites de Charcot est d’avoir perçu l’importance du phénomène et d’avoir imaginé que l’état hypnotique pouvait révéler une personnalité hystérique. Autre mérite et non le moindre : avoir donné une telle réputation à l’École de la Salpétrière, qu’elle a attiré le monde entier aux séances du maître et fait connaître à l’hypnose son deuxième âge d’or.

Un certain Sigmund Freud, jeune neurologue viennois de 29 ans, est venu passer six mois aux côtés de Charcot pour comprendre ce que l’hypnose révèle du comportement humain et comment fonctionne cette thérapie. Bernheim à Nancy (1884) s’opposera à la théorie du grand hypnotisme et prouvera ses inexactitudes. L’École de Nancy démontre, avec lui, que l’hypnose provient d’un mécanisme physiologique naturel. Bernheim soigne donc, dans son service hospitalier, les pathologies les plus diverses : sciatique, inflammation articulaire, aphonie, eczéma…et aussi des symptômes qu’il dénomme hystériques : paralysie, cécité, contracture d’origine “nerveuse”.

Toutefois, il semble que la vérité soit partagée entre Charcot et Bernheim.

Dans la préface de son livre “De la suggestion”, paru en 1891, Bernheim écrit : “Non ! Le sommeil hypnotique n’est pas un sommeil pathologique ! Non ! L’état hypnotique n’est pas une névrose analogue à l’hystérie. Sans doute, on peut créer chez les patients hypnotisés les manifestations de l’hystérie, on peut développer chez eux une vraie névrose hystérique qui se répétera à chaque sommeil provoqué (séance d’hypnose). Mais ces manifestations ne sont pas dues à l’hypnose, elles sont dues à la suggestion de l’opérateur ou quelquefois à l’autosuggestion d’un sujet particulièrement impressionnable… Les prétendus phénomènes physiques de l’hypnose ne sont que des phénomènes psychiques ; la catalepsie, le transfert, la contracture, etc… sont des effets de suggestion. Constater que la très grande majorité des sujets est suggestible, c’est éliminer l’idée de névrose. A moins d’admettre que la névrose est universelle, que le mot hystérie est synonyme d’impressionnabilité nerveuse quelconque ! Et comme nous avons tous des nerfs et que c’est une propriété des nerfs d’être impressionnable, nous serions tous des hystériques !

Le trait d’humeur de Bernheim se révèle aujourd’hui assez proche de la position actuelle qui reconnaît dans toute personne une capacité à isoler un élément de sa personnalité jusqu’à l’exacerber. L’hypothèse selon laquelle toute personne disposerait toujours de ressources pour guérir a un pendant inverse : toute personne dispose également de dysfonctions pouvant la déstabiliser. En résumé, nous avons toutes les possibilités pour guérir et pour sombrer.

L’important, c’est la suggestion

Bernheime juge l’état hypnotique secondaire, accessoire, et attribue tout le pouvoir thérapeutique à la suggestion et à la capacité du sujet à être suggestionné. Lui aussi recevra la visite de Freud qui écrira à son propos : “Je fus témoins des étonnantes expériences de Bernheim sur ses malades et c’est là que j’ai reçus les plus fortes impressions relatives à la possibilité de puissants processus psychiques demeurés cependant cachés à la conscience de l’homme.

Le malade, pense-t-il, guérit grâce à la confiance, à l’imagination et à la foi qu’il a en son médecin.

Cependant, Freud, remarqua que ni Bernheime, ni Charcot n’ont donné d’explications psychologiques satisfaisantes aux phénomènes “hystériques” déclenchés par l’hypnose. En France, après la mort de Charcot, l’hypnose connaît un déclin. De l’avis des spécialistes actuels de l’hypnose, il semble que Freud n’ait jamais cessé de faire de l’hypnose, mais sans la nommer. Il faisait s’allonger ses patients, position qui favorise et induit par elle-même l’état hypnotique. Sa présence suggère, ses attitudes orientent, la visualisation fonctionne à plein régime. Cette pratique de l’hypnose est commode : elle retire la pression au thérapeute qui n’a plus d’échec. Elle évite discours et justifications sur la réalité de l’hypnose et des attentes des patients.

C’est un réel progrès pour les soignants qui préfèrent souvent utiliser l’hypnose sans y faire référence et pour contourner des explications fastidieuses sur une hypnose magique ou miraculeuse.

Toutefois, les différences entre l’hypnose et la psychanalyse sont considérables. En particulier, l’attitude du thérapeute est radicalement différente dans l’hypnose puisqu’il intervient, guide et oriente son patient et ne lui demande pas de réfléchir, ni même de comprendre. La référence au passé n’est pas systématique. L’accent est mis sur changer et s’adapter.

De la relaxation à l’auto-hypnose

En 1912, Schultz, professeur de neuropsychiatrie en Allemagne, élabore une technique de relaxation utilisant l’hypnose : le training autogène.

Il apprend à ses patients à prendre conscience de leurs sensations physiologiques : pesanteur, chaleur… pour les maîtriser et induire eux-mêmes un état proche du sommeil naturel.

En 1955, l’hypnose est officiellement réhabilitée par un rapport de la British Medical Association.

En 1958, l’Amercan Medical Association réintègre l’hypnose dans la pratique médicale.

En Russie : l’hypnose sans Freudisme

L’École soviétique se développe de 1922 à 1960, grâce à Pavlov, père de la théorie sur les réflexes conditionnés. Pour lui, l’hypnose possède des bases physiologiques et donne donc des possibilités d’agir sur des fonctions vitales : digestion, hypertension, respiration.

Platonov a publié en 1957 un ouvrage remarqué : “La parole en tant que facteur physiologique et thérapeutique.” Cet aspect physiologique masquait les découvertes freudiennes. L’URSS, à l’époque, refusait la notion d’inconscient. Aux États-Unis, les psychanalystes s’intéressent à l’hypnose. Kubie publie. dès 1944, des essais de théorisation psychanalytique de l’hypnose. Il imagine l’hypnose comme une véritable fusion entre l’hypnotiseur et l’hypnotisé. Pour Gil et Brenman, la relation hypnotique demeure une relation transférentielle, caractérisée par l’état régressif du patient vis-à-vis de l’hypnotiseur qui emprunte l’image parentale.

Chertok, infatigable défenseur de l’hypnose

En France, c’est Léon Chertok, psychiatre et psychanalyste qui, dès la fin de la 2ème guerre mondiale, reprend le flambeau de l’hypnose. Il réussit à rester fidèle à la fois à Freud et à l’hypnose. Il concoit un destin grandiose pour l’hypnose qu’il situe au carrefour du psychique et de l’organique. Le “passage” psycho-somatique. Chertok (disparu en 1990) a eu le mérite de réunir autour de l’hypnose des chercheurs de disciplines aussi diverses que la philosophie, la psychanalyse, la sociologie, la biologie et la médecine.

Milton H. Erickson, le génial rénovateur

Aux USA, Milton Erickson (1901-1980) élargit la connaissance de l’hypnose. Il n’explique pas ce qu’est l’hypnose, mais il décrit à quoi elle sert et comment l’utiliser. Il affirme qu’elle doit être au seul service du patient, chez qui elle mobilise les ressources pour guérir. Il expose les différents modes de communication, la façon d’entrer en relation avec un patient et de mener une séance.

Pour être efficace en hypnothérapie, il est indispensable de communiquer de manière adaptée des idées et des conceptions à la personne hypnotisée. Comme l’objectif en hypnothérapie n’est pas d’éclaircir des conceptions sur le plan intellectuelle mais que le patient atteigne les buts qu’il s’est fixés, ceci ne peut être obtenu uniquement en faisant confiance à la valeur intrinsèque des idées et des conceptions à présenter. Au contraire, la présentation de la communication doit tenir compte des besoins personnels et subjectifs du patient, de ses apprentissages et de ses expériences, qu’ils soient raisonnables ou non, identifiés ou non, afin que le patient puisse l’accepter et y réagir, et qu’il en ait un sentiment de satisfaction personnelle.

Il a donné lieu à un véritable courant aux USA, puis en Europe, inspiré par un grand sens artistique (intuitif et psychologique) au service de la médecine.

En 1965, le Professeur Jean Lassner, qui a fondé l’anesthésiologie française, organise à Paris le troisième congrès international d’hypnose. Il invite en particulier Milton H. Erickson.

La pratique de l’hypnose, relativement marginale, commence à intéresser un nombre de plus en plus important de cliniciens, grâce aux travaux d’Erickson.

Source : Benhaiem

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